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De cave en chai
Printemps 1998
Me permettra-t-on, ce mois-ci, d'aborder des questions plus lointainement vinicoles qu'à l'accoutumée?
Je sens déjà que la réponse est " oui ". La Bouinotte demeurant la seule revue, qui, au cours de ma longue carrière de soldat inconnu de la littérature, franc-tireur très partisan de l'individualisme humanitaire le plus désuet, m'a permis de dire TOUT ce que je voulais !
C'est énorme, quand on pense au nombre de conneries que je suis capable de proférer en vingt-quatre heures !
Bon, voici l'un des thèmes essentiels : la lutte anti-alcoolique est l'un des plus grands fléaux de l'humanité. Je le prouve.
Premier exemple, la civilisation dans laquelle les textes sacrés interdisent la consommation d'alcool : l'Islam. Je n'éprouve aucun état d'âme à proférer que la religion catholique (pas la religion cathodique, qui permet au pape de bénir Fidel Castro !) est infiniment plus subtile et plus tolérante. Un musulman voit un pied de vigne : il en fait du jus de raisin ! Un catholique voit un pied de vigne : il en fait du vin. Toute discussion théologique est inutile. Il vous suffit de regarder les buveurs d'eau assoiffés de sang que sont les intégristes musulmans. Toute le reste est littérature.Certes, je reconnais que la religion catholique a produit les mêmes exactions. Il y a quatre cents ans. Voilà le hic. Quand les musulmans en viendront, avec la même absence de pouvoirs et la même absence de couteaux à égorger le pauvre monde, je leur dirai : " frère, viens boire un coup, et nous fais pas chier avec tes conneries ! tu as fait 1000 morts pendant le ramadan, alors ta gueule ! Pour l'instant, on reste dans les bienfaits de l'alcool vinicole. "
Contre la malignité de l'eau, je rappelle quelques faits, certainement connus des lecteurs.
Tout d'abord, une vaste inondation, survenue il y a quelque temps déjà, et connue sous le nom de " Déluge ". A une époque où les paysans ne pouvaient nullement réclamer des indemnités, en vertu des calamités naturelles qui les frappent régulièrement. D'ailleurs il n'y avait même plus de paysans ; seul, un vaisseau surnageait, l'Arche de Noé, qui emportait un seul pied de vigne, un seul mais le bon, puisqu'il survécut.
Il a même survécu en des lieux que je n'ai malheureusement jamais visité, et qui sont tout à fait inattendus : l'Est des Etats Unis et le Canada !Si quelqu'un a bu de ces vins-là, je le supplie de me donner une adresse ! Je suis prêt à payer très cher le droit de m'arroser le gosier avec ce produit, paraît-il rustique, absolument unique au monde !
Attention, je ne parle pas des vins américains de Californie ou d'ailleurs, qui sont souvent excellents, même s'ils ne font qu'imiter les vins français !
Non, je veux bien parler des quelques centaines d'hectolitres de vins produits à la frontière du Canada et dans l'Etat de New-York, et qui proviennent de cépages hybrides, probablement comparables à tous ces vins campagnards que les paysans français parvenaient à fabriquer suite à la crise du phylloxéra.
Pamela Van Dyke Price, auteur du Vrai Livre du Vin, rapporte que les premiers colons établis au XVIe siècle en Amérique du Nord ont " planté de grandes exploitations avec les vignes sauvages indigènes, notamment " vitis rotundifolia " et " vitis labrusca ", qui sont toujours utilisées, tout comme " nos vitifera ".
Pamela, je l'appelle par son prénom, mais je ne la connais pas, dit " qu'il est difficile de parler sans passion de ces vins, car ceux qui sont habitués à d'autres, trouvent que les cépages indigènes leur confèrent une saveur " foxée " ou " renardée ".
Eh voici une remarque pleine d'intérêt : le vrai amateur de vin, me semble-t-il, ne devrait pas craindre de boire, au moins à titre expérimental, ces vins qui " sentent le renard ". Car elle est bien là, la véritable vertu du vin : développer la palette des goûts humains, et, de ce fait, inciter tout naturellement à la tolérance. Pour ma part, il m'est arrivé de boire en compagnie de parfaits crétins, rigoureusement, inoxydablement stupides. Eh bien, au contact du vin, je voyais, au fond de leurs yeux, s'allumer une lueur, oh une très faible lueur, mais quand même, une lueur d'intelligence !On devrait, je pense, faire l'expérience, distribuer un peu de vin dans les écoles, pas plus d'un litre par jour, je suis d'accord, il faut soigner sans excès. Mais il est grand temps d'agir car les jeunes générations ont une fâcheuse tendance à s'enivrer à la bière.
Or, c'est grâce au vin que l'humanité survit. Allez je vous rappelle l'histoire en deux mots?
Vous vous souvenez que les habitants de Sodome et Gomorrhe avaient perdu le mode d'emploi que le Créateur leur avait fourni en même temps que les organes de la reproduction. Pour les punir, Dieu leur envoya ses missiles célestes et c'est autre chose que les fusées Ariane !Résultat, après le massacre, il restait un octogénaire et ses deux petites filles ! Plus d'humanité (remarquez, il y a des jours, je me demande si le Créateur n'aurait pas mieux fait d'arrêter là l'expérience, manifestement pas très réussie) Que faire ?
Les deux jeunes filles firent enivrer leur vieux papa, et, est-il dit dans la Genèse (j'ai été prêtre, je peux vous l'avouer maintenant !), elles " s'unirent à lui ". Si bien qu'elles mirent au monde d'autres petits hommes, qui allaient se reproduire à leur tour et faire sur cette planète toutes les conneries possibles et toutes les vacheries imaginables, comme on peut le voir chaque jour au journal télévisé.
Et le vin dans tout ça ? Le vin avait servi à saouler le vieux cochon, qui s'envoya proprement ses deux filles, avec l'approbation divine. Mais attention, c'était du vin divin, Loth disposait de l'autorisation du Seigneur, et du coup, il n'y a pas inceste, et Loth n'a pas de casier judiciaire.
Je dis ça pour le cas où certains lecteurs se croiraient autorisés, en vertu de l'Ancien Testament, à se comporter de la sorte. Ils risqueraient les foudres de la magistrature, laquelle est totalement insensible aux textes sacrés.
Je finis en vous donnant le nom de l'un des descendants ? Oui? Vous insistez ? Vous l'aurez voulu. Il s'appelait Moab, et ses descendants à lui furent les Moabites, et vous devinez déjà les particularités physiques qui les avaient fait surnommer ainsi.
Bon, écoutez, pour boire ce vin foxé, vous prenez la route d'Ecueillé, puis vous continuez vers l'ouest, longtemps. A un moment, il y a un panneau: " New York ". Là, vous demandez à un indigène du crû. En anglais de préférence.