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Histoire
Chacun connaît le célèbre roman de George Sand Les Maîtres Sonneurs. L'écrivain y dépeint la vie des cornemuseux de la fin du XVIIIe siècle, berrichons et bourbonnais, qui s'affrontaient sur des instruments incrustés d'étain. Si de nombreuses descriptions sont inspirées de l'imaginaire romantique, on y trouve aussi quelques caractéristiques bien réelles de la vie de ces musiciens de village.
Dans les Légendes Rustiques (1858), l'écrivain évoque le grand Julien, de Saint-Août, qui semble correspondre au portrait type du musicien de village. Il avait le privilège de jouer à la grand-messe, durant l'élévation, des airs d'église " ce qui rentrait bien dans l'éducation musicale des ménétriers de ce temps-là, mais qui leur était rarement permis par les curés, à cause de leurs pratiques secrètes, qui n'étaient pas, disait-on, les plus catholiques du monde ". D'ailleurs, une nuit " comme il revenait de jouer, trois jours durant, à une noce de campagne, il rencontra, dans la brande, une musette qui jouait toute seule ". Etonné de voir cette musette toute reluisante d'argent, qui disait un air qu'il ne connaissait pas, il la suivit et retourna souvent pour l'entendre sans se rendre compte des mauvaises influences qu'il subissait ainsi Et un jour de grand-messe carillonnée, au lieu de sa chanson d'église, " ce qu'il joua ne fut autre que la chanson du diable que le vent lui avait apprise. La chose dérangea M. le curé qui, par trois fois, avant de consacrer l'hostie, frappa du pied pour faire taire cette mauvaise complainte ; mais songeant enfin que Dieu se ferait bien respecter lui-même, il dit les paroles de la consécration et éleva l'hostie. Au même moment, la musette à Julien se creva dans ses mains, avec un bruit comme si l'âme du diable en fut sortie. ( ) M. le curé le fit renoncer à ses mauvaises pratiques. On dit que les autres sonneurs lui firent des peines pour avoir vendu le secret et qu'ils le battirent souvent pour se revenger ".
En fouillant l'état-civil et la presse de l'époque
Certains personnages des Maîtres Sonneurs ont, aussi, bien existé. L'abbé Augustin Pineau de Montpeyroux, de La Châtre, après s'être caché à Saint Chartier pendant la Terreur, devint curé de la paroisse en 1803 et exerça jusqu'à son décès en 1836. George Sand venait quelquefois le chercher pour aller dîner à Nohant où elle recueillait ses souvenirs (1). L'entrepreneur Benoît Rival, qui avait construit la route d'Issoudun, reconverti en aubergiste, était bien le patron du " Buf Couronné ". On sait même qu'il vint trouver George Sand et lui dit : " Il y en a qui ne veulent point que vous parliez d'eux dans vos livres. Moi, je ne suis point de ceux-là. Faites sonner mon nom et faîtes le sonner clair ! ". Enfin, les noms de famille de personnages se retrouvent souvent dans les actes d'état-civil. La famille Depardieu était bien établie à Saint Chartier et les environs à la fin du XVIIIe siècle. Etienne, chanvreur à Nohant, aurait confié ses souvenirs à George Sand vers 1828. Les Carnat vivaient dans la même paroisse, à la Bletterie. Le père, Claude, marié à Marie Lorilloux avait un fils nommé François, comme dans le roman. D'autres membres de cette famille marquèrent la mémoire collective, dont un sacristain de Nohant que les " Gâs du Berry " évoquèrent, il y a quelques années, dans un son et lumière. Joset, " l'ébervigé ", serait en réalité Joseph Corret, un jeune homme du lieu, fils d'une prostituée de campagne, hébergé pendant plusieurs années à Nohant. Les Doré étaient aussi une vieille famille de la cité. Mais qui était le " vieux Doré " ? Etait-ce le même que celui qui apparaît dans les Maîtres Sonneurs, sous une identité complémentaire En tout cas, il y avait bien vers 1840, un cornemuseux de ce nom, évoqué dans une chanson recueillie par Laisnel de La Salle (1801-1870) : " C'est l'grand Doré qui jou' de la musette - Le grand Doré, l'artisse du canton - C'est que c'ti là, n'est pas une mazette - Il est counu d'La Châtre à Argenton ". Si ce nom existe bien en Berry, il n'y a pas, entre 1750 et 1850 de Pailloux à Verneuil ; mais on a gardé trace, dans cette commune, des dynasties de potiers-musiciens, originaires de Limousin, venus s'établir en Bas-Berry au XVIIe siècle. On ne retrouve pas, non plus, à cette époque de Renet, à Mers. Mais nous savons que la commune abrita plus tard des musiciens populaires dont les noms sont bien connus : Eugène Hardy (1843-1913), vielleux et cabaretier, Jean Baptiste Tourat (1851-1880), vielleux, charron et luthier, Jean Ragot (1860-1939), cornemuseux et garde-forestier au Magnet. L'apparition de ces sonneurs ne relève pas de la génération spontanée et si le prénom de " René " n'apparaît pas dans les actes, il aurait pu être le surnom du maître de ces trois sonneurs. Quant à Blanchet, de Condé, qui semble avoir été le modèle du cornemuseux inspiré, nous avons de nombreuses raisons de ne pas douter de son existence. Par ailleurs, parmi les maîtres sonneurs historiques, nous connaissons Jean Aussage (1807-1895), fendeur, républicain, meneux de loups qui venait souvent à Nohant; comme d'autres ménétriers, désireux de figurer dans quelque roman de la châtelaine, il devait en rajouter sur ses souvenirs de jeunesse..
Réflexions en guise de conclusions
Quelle qu'ait été sa vérité historique, le mythe a été fondateur. C'est en le revendiquant que Edmond Augras a réuni les premiers Gâs du Berry en 1888. C'est pourquoi il ne faut pas s'étonner que parmi les premiers sociétaires figurait le père Moreau (1837-1901), cité dans les Promenades autour d'un village et qui, à sa mort, sera déclaré " ménétrier " à l'état-civil. On peut aussi remarquer le nombre élevé de fois, où, après 1870-1880, les noms de ces musiciens sont cités, lors de fêtes, par l'Echo de l'Indre, comme " Maîtres Sonneurs ". Dans la pratique et le règlement des premiers Gâs du Berry on relève d'ailleurs des influences typiquement sandiennes, maçonnes, comme l'esprit corporatiste, l'organisation de concours à Saint Chartier et l'existence de degrés parmi les musiciens admis. De même, les premières Rencontres de Saint Chartier, en 1976, visaient à retrouver l'ambiance du roman. Je peux même citer une réflexion de Robert Amyot, cornemuseux canadien, qui, en 1996, déclara, en pleine délibération à ses collègues de jury réunis au premier étage du café Langlois : " Souvenez-vous de toutes les générations de maîtres sonneurs qui nous ont précédés dans cette pièce ! ". Assurément, pour lui, le mythe était devenu réalité et, avec lui, combien de jeunes de ce pays et d'ailleurs ont rêvé en serrant contre leur cur une musette toute reluisante d'argent ...
(1)Témoignage recueilli par l'abbé Jacob - Hector De CorlayAu service de la musique populaire
L'époque du roman (les années 1780) est clairement définie, et de nombreux détails identifient le temps et les lieux mais l'auteur brouille aussitôt les pistes en y faisant vivre les contemporains de sa jeunesse : l'abbé Montpeyroux, Benoît Rival, qui n'ouvrit le Boeuf couronné qu'en 1836 (le nom qu'elle avait choisi initialement pour l'auberge des Maîtres Sonneurs était le " Cheval Blanc "). Elle y introduit également des musiciens de son temps, mais en les transformant en héros qu'ils n'étaient pas toujours... Qui donc, hors d'un écrivain romantique, pouvait reconnaître dans un cornemuseux de village l'égal de Chopin ? Avant George Sand, aucun journaliste, aucun lettré ne signale les noms des musiciens populaires. Par contre, ces mêmes années, les représentations théâtrales et les concerts classiques sont relatés abondamment.
Gérard Guillaume
Et puis une nouveauté : |
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