Le Berry - Emile Thivier peintre - La Bouinotte

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LE MAGAZINE DU BERRY  LA BOUINOTTE,

EMILE THIVIER, un peintre à la campagne

La Bouinotte: 1 rue de Provence - 36 000 Châteauroux tél 02 54 60 08 06

Art et patrimoine

Émile Thivier, peintre académique fort reconnu en son temps, fut récompensé de maintes fois lors de salons et expositions de la fin du siècle dernier. Cet artiste, installé à Luçay-le-Mâle, a laissé une production impressionnante, tant par la quantité (mille deux-cents œuvres) que par la qualité, que l'on a pu découvrir cet hiver, au musée Bertrand de Châteauroux.

Né le 5 octobre 1858 à Paris, Emile Thivier est issu d'une vieille famille berrichonne du canton de Valençay. Il est parisien seulement parce que son grand-père, est parti y faire des affaires vers 1820. Son père entretient l'espoir de voir ses fils continuer sur cette voie. Or, le frère aîné d'Emile, Eugène, né en 1844, veut être sculpteur. Aussi, quand Emile lui-même annonce sa volonté d'être peintre, leur père ne l'entend pas de cette oreille. Les métiers artistiques ne sont pas considérés comme utiles et lucratifs. Après ses études secondaires et malgré la fureur paternelle, il entre aux Beaux-Arts, aidé financièrement et en secret par sa mère. Pendant trois ans, il apprend à dessiner sous la férule successive de Pils, Lehmann puis de Laugée.


Les essais normands
C'est en 1880 qu'il expose pour la première fois au Salon des Artistes Français son Saint-Jean-Baptiste au désert. C'est une oeuvre de facture très académique, au fond sombre qui permet de mettre en valeur le sujet. Le dessin, le modelé et la touche minutieuse démontrent une grande technique du nu. Le tableau est apprécié mais on ne récompense pas Emile Thivier d'une mention qu'au demeurant, il aurait méritée, de peur que celui-ci se contente de vivre sur ses lauriers. Toujours est-il que sa réputation lui permet de figurer chaque année au Salon et d'y remporter quelques médailles. Elle lui vaut aussi de nombreuses commandes de portraits de la part de ses contemporains, dont le superbe Portrait de Monsieur Cendre (1892), directeur des Chemins de Fer de l'Etat. L'attitude décontractée du modèle, très novatrice, n'est pas sans rappeler le Portrait de Mallarmé peint par Monet en 1876.
Cette même année 1880, le 3 août, il épouse Claire Hulot, fille d'un capitaine au long cours de Honfleur. Ils auront trois filles, Yvonne, Suzanne et Madeleine. De cette Normandie, et de la Bretagne aussi, Emile Thivier peint des marines, aux ciels gris et pluvieux et des scènes inspirées par le mouvement réaliste, né au milieu du XIXe siècle, mettant en valeur le pittoresque local. Sans abandonner les portraits de notables qui lui assurent ses moyens de subsistance, il peint aussi, pour la première fois, des hommes et des femmes dans leur labeur et les malheurs de leur vie : en témoignent les toiles Pêcheurs de moules à marée montante (1887), Lavoir de femmes ou encore La tombe du père (1885), tableau aux dimensions imposantes (200x350 cm) montrant un garçonnet triste devant la carcasse brisée du bateau paternel.


En Berry
La santé fragile de Claire, contraint les Thivier à faire de nombreux voyages, notamment en Suisse, où Emile commence à éclaircir sa palette. C'est là qu'en 1893, le malheur vient les frapper : leur fille aînée Yvonne meurt d'une appendicite foudroyante. Très affectés, il rejoignent pendant trois mois le frère de Claire, médecin à Ecueillé dans l'Indre. Pour occuper leur temps, ils se promènent, visitent les alentours et découvrent par hasard une propriété, à Luçay-le-Mâle. L'endroit, agréable, plaît tellement à Claire, qu'Emile l'achète en 1896. C'est là, dorénavant, qu'ils passeront leurs étés. Emile Thivier retrouve ses racines berrichonnes, renoue avec sa famille : il a des cousins à Valençay. Côté peinture, il exécute des portraits de sa femme et de ses enfants dans leurs activités de tous les jours, tels Au piano, où il peint Claire, ou Suzanne au bouquet , Suzanne à l'étang , dans lesquels la lumière estivale éclate de couleurs plus chaudes.
Malheureusement, ce bonheur est terni par la mort de Claire, à l'age de trente-neuf ans, en 1900 à Paris, puis par celle de Suzanne en 1902, à Luçay, des suites d'une mauvaise grippe. Cette même fille qu'Emile avait initiée à la peinture et qui était très douée. Emile Thivier est effondré !
Sur les conseils de ses proches, il épouse, en août 1903, une jeune femme originaire de Caen nommée Marie Paing. La soeur de celle-ci, Marguerite, charmée par la campagne, la nature et les animaux, devient l'élève d'Emile. De ce deuxième mariage, naîtront deux filles : Françoise à Paris et Solange le 24 novembre 1909 à Luçay. Emile et Marie décident de passer leur premier hiver en Berry car la petite est chétive. Dès lors, Ils y resteront, ne quittant leur demeure qu'à l'occasion des salons parisiens. Emile, outre la peinture, s'adonne à la musique, à la chasse, à la marche et al'équitation. Il devient même conseiller municipal de Luçay.


Un peintre à la campagne
Il s'occupe aussi de son domaine et, à l'occasion, prend comme modèles les bonnes, la femme de chambre et même le fermier (le père Dutertre). De cette période datent des tableaux consacrés au Berry : Bergère berrichonne, L'appel, la réprimande ou le troupeau en été , dont les personnages représentés ont encore des descendants dans la région de Luçay.
De ses promenades, Emile Thivier apprécie la nature à l'entour, les bosquets, les chemins creux, les champs et le travail des paysans. Doté d'une excellente mémoire visuelle, il est capable, le soir à la veillée, de reproduire rapidement un paysage, un animal, un arbre ou des bottes de foin : ainsi a-t-il réalisé bon nombre d'études, de dessins à la plume d'une extraordinaire ressemblance.
1914 arrive : il a cinquante-six ans. Tous les hommes sont mobilisés. Il aurait voulu s'engager. N'était-il pas, après son service militaire, officier de réserve ? N'avait-il pas accompli de nombreuses périodes dans sa vie, que ce soit à Saint-Tropez ou à Sanary ? (d'où il avait rapporté des peintures de plein air). Marie, sa femme, l'en dissuade, lui rappelant qu'il souffre déjà de rhumatismes. Ne restent à Luçay, comme partout ailleurs, que les vieux, les femmes et les enfants. La période de guerre est très dure pour tous. Emile Thivier a beaucoup de mal à trouver des gens de ferme. De plus, il ne vend plus de tableaux. Aussi, à la fin de la guerre, sa vie est-elle complètement changée. Il continue cependant à peindre, mais, très découragé par les courants modernes qui ont supplanté son propre style, il lui semble ne plus avoir aucune valeur. Si certaines de ses toiles sont proches de l'impressionnisme ou du pointillisme, il ne comprend pas ce qu'on peut trouver au cubisme !
Il s'éteint en 1922, à soixante-trois ans, non sans avoir laissé un dernier autoportrait saisissant, qu'il peignit un mois avant sa mort…
L'œuvre d'Emile Thivier mérite d'être connue et appréciée par tous ceux qui apprécient notre province.

Remerciements à Mademoiselle Françoise Thivier pour le long entretien qu'elle m'a accordé avec tant de gentillesse, ainsi qu'à Mr André Blanc-Bernard, directeur général de la Chambre de Commerce et Madame Sophie Biais pour l'accueil chaleureux et le prêt des documents iconographiques.

 

La sauvegarde
Après le décès d'Emile Thivier, ses nombreux tableaux s'amoncellent non seulement dans son atelier mais aussi dans toute la maison. Un de ses tableaux, Mise au tombeau, trône dans la sacristie de l'église de Luçay.
C'est complètement par hasard qu'Hubert Pénin, peintre à Ecueillé, découvre certains d'entre eux, en 1975, lors d'une exposition à la mairie de Luçay. Il propose alors d'aider à l'entretien de l'atelier de l'artiste. Pendant 16 ans, Françoise Thivier, la fille du peintre fait l'inventaire de l'oeuvre. Mais il ne faut pas en rester là. Hubert Pénin lui présente Floréal Soria, encadreur et restaurateur d'art à Châteauroux. Celui-ci émerveillé dit : " Vous avez un trésor, un chef-d'œuvre, mais en péril ! - C'est lui qui a tout fait ! " affirme avec reconnaissance Mademoiselle Thivier.
Au Louvre, il n'y a pas de place. Des organismes départementaux, seule la Chambre de Commerce accepte cette donation. A charge pour elle de la conserver, la restaurer, l'exposer. Articles dans la presse locale, reportages sur France 3 Centre précédèrent les journées du patrimoine de septembre 1995 où, pour la première fois, l'on peut, pour la première fois, admirer les toiles. Enfin, en décembre dernier, la Chambre de Commerce a édité un livre d'art intitulé Thivier en même temps que le musée Bertrand accueillait une grande exposition, où chaque œuvre etait merveilleusement mise en lumière. Beaucoup de visiteurs s'y sont pressés, ce qui a permis de sortir de l'anonymat ce peintre fort talentueux.
" Voilà, ajoute Melle Thivier pour conclure, j'ai donné l'ensemble des productions de mon père pour le patrimoine "!

 

 

Savoir plus : EMILE THIVIER - 1858-1922
Un académique au temps des impressionnistes
ed. Chambre de Commerce et de l'Industrie de l'Indre
150 Francs.

Christian PINEAU

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