Le Berry - le train Le Blanc , Argent - La Bouinotte

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LE MAGAZINE DU BERRY  LA BOUINOTTE,

LE TRAIN "Le Blanc - Argent" en Berry

La Bouinotte: 2 / 3 Place de Champagne - 36 000 Châteauroux tél 02 54 60 08 06

La résurrection du " BA "

La passion se nourrit parfois de petits riens : un panache de fumée dans une aube glacée, le tac-tac régulier de wagons alanguis sur des rails trop vieux, les conversations d'habitués, au retour du marché… Plus qu'un moyen de transport, on se rappelle du train à voie métrique Le Blanc-Argent, le " B.A. " comme on le surnommait, comme d'un art de vivre à 60 kilomètres-heure ; un rythme qui n'effaçait pas la couleur des saisons, accrochée aux feuilles des bouchures… C'est peut-être un peu tout cela qui réunit, chaque dimanche, les passionnés de la Société pour l'Animation du Blanc-Argent (SABA), sur le ballast délaissé du vieux tortillard.

Couvert d'une chape de ronces, écorché par les hommes, miné par le temps, le tronçon d'Argy à Luçay-le-Mâle est aujourd'hui en jachère, depuis que les chefs de station ont remisé leurs sifflets au rayon " souvenir ", en 1980. Partis du nord, les volontaires de l'association ont, pour l'heure, défriché plus de la moitié de la ligne dont ils sont désormais propriétaires. Il s'agit, à terme, de la faire revivre par des trains touristiques, conférant à la région un atout supplémentaire. " Il y avait, avant-guerre près de 20.000 kilomètres de voies métriques en France, plus économiques que le réseau à écartement normal ", rappelle René Quinquet, le trésorier de l'association. " Il en reste 700 aujourd'hui. Dont celle du BA ". Alors, quand, en 1989, la SNCF vend voies et emprises, quelques amateurs veulent, à tout prix, préserver l'ensemble.


Un monument historique
Ce ne fut pas chose facile que de mobiliser hommes et énergie. Les cinq communes traversées acceptent le pari, se regroupent en syndicat et achètent le tout. A charge pour la SABA, créée en 1989, de mettre en valeur le site et de l'exploiter. Un grand pas est franchi avec l'inscription de la ligne et de ses équipements à l'Inventaire Supplémentaire des Monuments Historiques. Le jeu en valait la chandelle : cette partie, depuis longtemps déficitaire, a subi très peu de transformations. Il s'agit d'un véritable conservatoire de l'art ferroviaire du début du siècle, comme le souligne René Trinquet : " La gare d'Argy, à titre d'exemple, est en tous points conforme à ce qu'elle était en 1902, tandis que certains passages à niveau ont conservé leurs barrières-portails à charnières ". Ailleurs, on retrouve les commandes d'aiguillages manuelles, fermés par clavettes et cadenas, que les mécaniciens des locomotives devaient eux-mêmes actionner. Mais la passion ne se suffit pas de rêves et de projets : chaque printemps pour nourrir la nostalgie des amateurs, la SABA affrète un vieil autorail, entre Luçay-Le-Mâle et Salbris, sur le trajet en exploitation commerciale, avec repas et arrêts photos compris.


Le reste de l'année, l'activité des 400 membres se partage entre la restauration de la voie, des bâtiments et du matériel roulant. Là encore, la SABA souhaite conserver une couleur " début de siècle ". Deux voitures suisses de 1917 sont aujourd'hui en attente, dans les ateliers de la compagnie à Romorantin, où elles profitent de l'expérience des professionnels de la voie métrique. En outre, quatre wagons de marchandises et trois locotracteurs, tous récemment acquis, patientent en gare d'Heugnes ou d'Argy. D'ici quelques mois, aux beaux jours revenus, on pourra de nouveau se laisser emmener aux pas comptés du tortillard, bien calé sur le siège en bois d'une antique voiture. Il aura fallu, pour cela, que la préfecture reclasse les passages à niveau, délaissés depuis plus de quinze ans. Un exercice oublié, tant notre siècle aligna à plaisir les plans de fermetures. Un épilogue en forme de revanche d'un petit chemin de fer sur la " modernité ".

l'esprit de famille
Marthe Lardeau et le BA, c'est un peu comme une histoire d'amour, faite de petites brouilles et de grands moments de tendresse. Brennouse d'origine, elle débute dans les années 40, avec son mari, à la gare de Pierrefitte sur Sauldre, où défilent les convois de bois solognots. En 1953, ils font un arrêt à Juscop, dans une maisonnette isolée, non loin de Pellevoisin. En 1959, c'est le dernier départ, pour la gare d'Argy. " J'étais chef de station. On ne disait pas chef de gare, au BA. Ce qui permettait de nous payer moins, comme nous étions une majorité de femmes ". Là, elle doit réapprendre le service voyageurs, la comptabilité, ou la composition des convois de marchandises. " C'était une ambiance familiale. On se connaissait tous, "roulants" ou passagers ". C'est là qu'elle voit la ligne s'éteindre à petit feu, victime de la route. Le dernier train passa un soir de 1980, sans bruit, tout juste de quoi serrer le cœur. Marthe a été licenciée : la retraite n'était pas encore à 60 ans… Mais on ne rompt pas comme cela avec sa vie : aujourd'hui encore, elle habite la même gare, toujours pimpante. Tout y est en place ; le guichet, qui se cache timidement sous quelques photos… La grande pendule de la salle d'attente, les voies, à peine empreintes de rouille.
Aujourd'hui élevée au rang de terminus, la gare de Marthe est prête pour le retour du train.

Un peu d'histoire
A le voir se tortiller paresseusement dans les vallons du Boischaut nord, on a peine à croire que le B.A. ait un jour mérité la qualification de " ligne stratégique ". Tout, en lui, invite à la rêverie la plus pacifique. Ce train buissonnier est pourtant né d'une bataille perdue en 1870 : tandis qu'à Orléans, les Prussiens étrillaient l'armée française, plusieurs milliers d'hommes étaient bloqués à Poitiers, faute de ligne transversale. Après la défaite, la République projeta de faire la jonction ferroviaire entre Le Blanc, dans l'Indre et Argent, dans le Cher. La prochaine fois, l'Allemand perfide trouverait à qui parler…
Les années passant, les ardeurs guerrières prirent d'autres voies. Le projet subsista à grand mal, grâce au combat homérique des parlementaires du cru et malgré de violents débats quant au trajet définitif. Le B.A. y perdit quelques plumes : du grand programme initial ne subsistait, au jour de l'inauguration, en 1902, qu'une ligne unique et métrique. Question d'économie.
Tout au long du siècle, de fermetures en déclassements, la ligne s'est recroquevillée, victimes de la désertification et du moteur à explosion. Aujourd'hui, l'exploitation commerciale n'existe plus qu'entre Luçay-le-Mâle et Salbris. Un tronçon qui se porte cependant très bien : profitant de la proximité du nœud ferrovaire de Vierzon, 400.000 personnes l'utilisent encore chaque année ; en attendant une modernisation prochaine du matériel. Le BA, transport du troisième millénaire…

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