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La résurrection
du " BA "
La passion se nourrit parfois de petits
riens : un panache de fumée dans une aube glacée,
le tac-tac régulier de wagons alanguis sur des rails trop
vieux, les conversations d'habitués, au retour du marché
Plus qu'un moyen de transport, on se rappelle du train à
voie métrique Le Blanc-Argent, le " B.A. " comme
on le surnommait, comme d'un art de vivre à 60 kilomètres-heure
; un rythme qui n'effaçait pas la couleur des saisons,
accrochée aux feuilles des bouchures
C'est peut-être
un peu tout cela qui réunit, chaque dimanche, les passionnés
de la Société pour l'Animation du Blanc-Argent
(SABA), sur le ballast délaissé du vieux tortillard.
Couvert d'une chape de ronces, écorché
par les hommes, miné par le temps, le tronçon d'Argy
à Luçay-le-Mâle est aujourd'hui en jachère,
depuis que les chefs de station ont remisé leurs sifflets
au rayon " souvenir ", en 1980. Partis du nord, les
volontaires de l'association ont, pour l'heure, défriché
plus de la moitié de la ligne dont ils sont désormais
propriétaires. Il s'agit, à terme, de la faire
revivre par des trains touristiques, conférant à
la région un atout supplémentaire. " Il y
avait, avant-guerre près de 20.000 kilomètres de
voies métriques en France, plus économiques que
le réseau à écartement normal ", rappelle
René Quinquet, le trésorier de l'association. "
Il en reste 700 aujourd'hui. Dont celle du BA ". Alors,
quand, en 1989, la SNCF vend voies et emprises, quelques amateurs
veulent, à tout prix, préserver l'ensemble.
Un monument historique
Ce ne fut pas chose facile que de mobiliser hommes et énergie.
Les cinq communes traversées acceptent le pari, se regroupent
en syndicat et achètent le tout. A charge pour la SABA,
créée en 1989, de mettre en valeur le site et de
l'exploiter. Un grand pas est franchi avec l'inscription de la
ligne et de ses équipements à l'Inventaire Supplémentaire
des Monuments Historiques. Le jeu en valait la chandelle : cette
partie, depuis longtemps déficitaire, a subi très
peu de transformations. Il s'agit d'un véritable conservatoire
de l'art ferroviaire du début du siècle, comme
le souligne René Trinquet : " La gare d'Argy, à
titre d'exemple, est en tous points conforme à ce qu'elle
était en 1902, tandis que certains passages à niveau
ont conservé leurs barrières-portails à
charnières ". Ailleurs, on retrouve les commandes
d'aiguillages manuelles, fermés par clavettes et cadenas,
que les mécaniciens des locomotives devaient eux-mêmes
actionner. Mais la passion ne se suffit pas de rêves et
de projets : chaque printemps pour nourrir la nostalgie des amateurs,
la SABA affrète un vieil autorail, entre Luçay-Le-Mâle
et Salbris, sur le trajet en exploitation commerciale, avec repas
et arrêts photos compris.
Le reste de l'année, l'activité des 400 membres
se partage entre la restauration de la voie, des bâtiments
et du matériel roulant. Là encore, la SABA souhaite
conserver une couleur " début de siècle ".
Deux voitures suisses de 1917 sont aujourd'hui en attente, dans
les ateliers de la compagnie à Romorantin, où elles
profitent de l'expérience des professionnels de la voie
métrique. En outre, quatre wagons de marchandises et trois
locotracteurs, tous récemment acquis, patientent en gare
d'Heugnes ou d'Argy. D'ici quelques mois, aux beaux jours revenus,
on pourra de nouveau se laisser emmener aux pas comptés
du tortillard, bien calé sur le siège en bois d'une
antique voiture. Il aura fallu, pour cela, que la préfecture
reclasse les passages à niveau, délaissés
depuis plus de quinze ans. Un exercice oublié, tant notre
siècle aligna à plaisir les plans de fermetures.
Un épilogue en forme de revanche d'un petit chemin de
fer sur la " modernité ".
l'esprit de famille
Marthe Lardeau et le BA, c'est un peu comme une histoire d'amour,
faite de petites brouilles et de grands moments de tendresse.
Brennouse d'origine, elle débute dans les années
40, avec son mari, à la gare de Pierrefitte sur Sauldre,
où défilent les convois de bois solognots. En 1953,
ils font un arrêt à Juscop, dans une maisonnette
isolée, non loin de Pellevoisin. En 1959, c'est le dernier
départ, pour la gare d'Argy. " J'étais chef
de station. On ne disait pas chef de gare, au BA. Ce qui permettait
de nous payer moins, comme nous étions une majorité
de femmes ". Là, elle doit réapprendre le
service voyageurs, la comptabilité, ou la composition
des convois de marchandises. " C'était une ambiance
familiale. On se connaissait tous, "roulants" ou passagers
". C'est là qu'elle voit la ligne s'éteindre
à petit feu, victime de la route. Le dernier train passa
un soir de 1980, sans bruit, tout juste de quoi serrer le cur.
Marthe a été licenciée : la retraite n'était
pas encore à 60 ans
Mais on ne rompt pas comme cela
avec sa vie : aujourd'hui encore, elle habite la même gare,
toujours pimpante. Tout y est en place ; le guichet, qui se cache
timidement sous quelques photos
La grande pendule de la
salle d'attente, les voies, à peine empreintes de rouille.
Aujourd'hui élevée au rang de terminus, la gare
de Marthe est prête pour le retour du train.
Un peu d'histoire
A le voir se tortiller paresseusement dans les vallons du Boischaut
nord, on a peine à croire que le B.A. ait un jour mérité
la qualification de " ligne stratégique ". Tout,
en lui, invite à la rêverie la plus pacifique. Ce
train buissonnier est pourtant né d'une bataille perdue
en 1870 : tandis qu'à Orléans, les Prussiens étrillaient
l'armée française, plusieurs milliers d'hommes
étaient bloqués à Poitiers, faute de ligne
transversale. Après la défaite, la République
projeta de faire la jonction ferroviaire entre Le Blanc, dans
l'Indre et Argent, dans le Cher. La prochaine fois, l'Allemand
perfide trouverait à qui parler
Les années passant, les ardeurs guerrières prirent
d'autres voies. Le projet subsista à grand mal, grâce
au combat homérique des parlementaires du cru et malgré
de violents débats quant au trajet définitif. Le
B.A. y perdit quelques plumes : du grand programme initial ne
subsistait, au jour de l'inauguration, en 1902, qu'une ligne
unique et métrique. Question d'économie.
Tout au long du siècle, de fermetures en déclassements,
la ligne s'est recroquevillée, victimes de la désertification
et du moteur à explosion. Aujourd'hui, l'exploitation
commerciale n'existe plus qu'entre Luçay-le-Mâle
et Salbris. Un tronçon qui se porte cependant très
bien : profitant de la proximité du nud ferrovaire
de Vierzon, 400.000 personnes l'utilisent encore chaque année
; en attendant une modernisation prochaine du matériel.
Le BA, transport du troisième millénaire
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fer